1. Réflexions sur l’originalité intrinsèque du projet
Le projet « MNEMA – « La Cité du Miroir » est d’abord un projet unique en Belgique comme à l’étranger. Plongeant ses racines dans le passé (via « Les Territoires de la Mémoire » et « Entre galeries et forges … la solidarité » »), il est aussi largement ouvert sur le présent et l’avenir par sa problématique à savoir l’éducation à la citoyenneté.
C’est donc un projet très original, novateur qui tente d’articuler diverses fonctions : la formation initiale et continuée, la réflexion, les échanges et les débats, les expressions artistiques plurielles et aussi la recherche. C’est de plus un projet citoyen qui semble d’autant plus le bienvenu que nous vivons dans une société en quête de sens et de valeurs qui malheureusement est de plus en plus en proie à des thèses extrémistes.
En conjuguant expositions permanentes et temporaires, collecte et conservation de documents, organisation d’échanges et de débats, en se voulant un lieu de liberté culturelle ainsi qu’une plateforme nouant des partenariats multiples, MNEMA apparaît donc comme un projet d’envergure qui ne peut laisser personne indifférent.
Ajoutons que le projet est susceptible de toucher des publics multiples : des enfants, des adolescents, des adultes, des seniors. Il élargit donc considérablement les actions actuelles menées par l’ASBL Les Territoires de la Mémoire qui a toutefois fait la preuve depuis 1993 qu’elle savait construire des projets et les mener à bien.
À un moment où il est fondamental de développer un engagement citoyen et de défendre les valeurs et les principes de notre démocratie tout en respectant les cultures des autres, le projet semble donc tout à fait opportun et ce d’autant plus que le centre souhaiterait avoir une dimension européenne.
2. Intérêt du choix du bâtiment
À Liège, les bains et thermes de la Sauvenière sont un lieu fort du patrimoine et malheureusement pour l’instant un lieu partiellement abandonné. Or chacun sait que l’abandon nuit à la conservation et que souvent, après plusieurs années d’inactivité, un bâtiment, même de grande valeur, n’a comme seule issue que sa démolition.
Certes le lieu vient d’être classé récemment, mais à quoi sert un lieu classé s’il ne retrouve pas une réelle fonction, fonction qui doit non seulement lui permettre de réacquérir une utilité, mais qui contribue aussi à sa mise en valeur. C’est toute la philosophie de conservation du patrimoine qui a été mise en évidence lors des « journées » de ce mois de septembre 2004.
C’est ce que souhaite aussi l’ASBL « Les Territoires de la Mémoire » qui propose le maintien global des infrastructures existantes à l’exception du rez-de-chaussée qui devrait être réaménagé ainsi que le sous-sol (à l’exception de l’abri anti-aérien).
Liège se doit sans aucun doute de conserver et surtout de valoriser ce bâtiment d’architecture moderniste de l’Entre-deux-guerres, qui comprend notamment une pièce maîtresse : le grand hall de la piscine qui devrait être transformée en salle de spectacles pouvant comprendre 300 places. L’intérêt de cette réhabilitation est, comme pour la Piscine de Roubaix (voire d’autres piscines comme celles de Charleroi ou de Forest), non seulement architectural, mais encore social. Il s’agit de conserver et de valoriser les témoins de l’histoire qui traduisent notamment la volonté qu’ont eu des entrepreneurs privés (comme à Roubaix) ou des responsables publics (comme à Liège) d’améliorer les conditions d’hygiène des populations tout en leur offrant un cadre bâti de haute qualité. L’intérêt est aussi de doter Liège d’une salle de spectacles de taille intermédiaire, ce qui lui fait le plus défaut.
Dans une ville où l’on a – au nom du progrès – beaucoup détruit et où il est souvent difficile de conserver et surtout de réutiliser les bâtiments existants, il convient donc d’épingler un projet qui tente de redonner vie à un complexe, par ailleurs situé à quelques centaines de mètres de la Place Saint-Lambert, aujourd’hui aussi en voie de renaissance, grâce notamment au nouveau complexe commercial et résidentiel des Galeries Saint-Lambert.
3. Intérêt de sa situation en centre-ville et synergies possibles avec d’autres équipements
De tout temps, la culture a été une fonction urbaine et même une fonction urbaine centrale. De plus, elle a toujours été corrélée à la hiérarchie urbaine, une grande ville étant par essence un grand pôle culturel.
La centralité urbaine de la fonction culturelle peut s’expliquer comme suit :
- la fonction culturelle est une fonction « vitrine » de la ville ; or où mieux se montrer qu’au centre ? ;
- le centre est partout le lieu le plus accessible, car desservi par tous les modes de transport ;
- le centre est le lieu du plus grand brassage social, ce qui est fondamental dans un secteur où la créativité et la liberté d’entreprendre sont essentiels ;
- la fonction culturelle est à la fois inductrice de flux et d’activités, mais aussi induite par les flux et les activités, qui traditionnellement se concentraient dans les centres.
En outre, cette centralité peut favoriser des possibilités de liens avec un public moins favorisé habitant de plus en plus dans les centres.
Réinvestir dans le centre-ville est aujourd’hui un enjeu territorial majeur pour les villes belges en général et les villes wallonnes en particulier.
En effet, à la faveur d’un important mouvement de périurbanisation des populations et des activités, les centres-villes et les espaces péricentraux ont perdu un peu partout leur vitalité : ils concentrent moins d’emplois (surtout du secteur privé), créent moins de valeur ajoutée (le chiffre d’affaires du commerce central représenterait la moitié de celui de la périphérie) et polarisent beaucoup moins qu’il y a 20 ans les populations de leur zone d’influence. Ils comptent aussi moins d’habitants et ceux qui l’habitent ont des revenus beaucoup plus faibles qu’en périphérie.
Ce déclin relatif des tissus urbains centraux, par ailleurs plus sensible dans les villes de tradition industrielle (comme Liège) que dans des centres plus tertiaires (comme Namur), pose de nombreux problèmes (multiplication des immeubles vides ou de terrains non entretenus, ségrégations économiques et sociales de plus en plus fortes, insécurité, réduction des ressources publiques...), d’où une destruction progressive de la durabilité urbaine. D’où un peu partout, de nouvelles politiques cherchant à restaurer l’attractivité de la ville ce qui implique de nouveaux investissements non seulement du secteur public mais encore du secteur privé.
En outre, par sa situation au cœur du noyau culturel de la rive gauche de Liège (carte), le projet facilite des synergies avec d’autres équipements, notamment le nouveau complexe de cinémas des Grignoux, les Chiroux (bibliothèque et salle de spectacles), l’Opéra, l’Émulation rénovée, le Cœur Saint-Lambert (salle de conférences ou d’expositions) et les musées (dont le Grand Curtius).
En effet, grâce à leur voisinage et la philosophie de leur projet, des liens étroits devraient facilement se tisser entre MNEMA et le nouveau complexe de cinémas qui devrait ouvrir ses portes en 2006. Rappelons que l’ambition des Grignoux est non seulement de promouvoir un cinéma de qualité et, à travers un cinéma d’auteur, toutes les cultures, mais encore d’ouvrir ce nouveau complexe à d’autres associations principalement sociales. Comme l’ASBL « Les Territoires de la Mémoire », les Grignoux sont en plus très impliqués dans la formation des jeunes et ont développé différents outils pédagogiques. En étant proches, les deux ASBL pourraient sans aucun doute monter des projets communs, par exemple des expositions temporaires et des séances thématiques de cinémas. Ensemble, elles pourraient joindre leurs efforts pour proposer des journées ou des semaines à thèmes, journées et semaines qui pourraient drainer des clientèles extra-régionales.
En tissant des liens avec d’autres lieux de culture – l’Opéra, le Théâtre de la Place, les Chiroux, les musées (et en particulier le Grand Curtius), on peut aussi imaginer que les produits proposés par MNEMA pourraient intéresser les touristes et aider de la sorte Liège à occuper la place qui lui revient dans le tourisme urbain.
De plus, le site est situé en lisière du noyau commercial central, ce qui favorise ses liens avec les commerces et tout le secteur de l’HORECA.
4. Réflexions sur la zone de chalandise
La zone d’influence de Liège peut généralement être assimilée à 800 000 habitants quand il s’agit de services ou d’activités semi-courantes (ex. : achat de vêtements, fréquentation des cinémas…), mais elle peut dépasser
le million quand il s’agit de services ou d’activités plus exceptionnelles.
C’est certainement dans cette dernière optique qu’il convient de réfléchir ici, car les produits proposés par MNEMA étant eux-mêmes uniques, tout indique qu’avec un bon marketing, on peut imaginer drainer des populations de toute la Communauté Française puisque, dès à présent, grâce aux accords conclu par les Territoires de la Mémoire avec certaines villes ou communes, les expositions sont visitées par des classes venant du Hainaut ou de Bruxelles.
Par ailleurs, en proposant des activités en plusieurs langues (notamment en néerlandais et en allemand), on peut aussi imaginer pouvoir drainer des populations de tout l’Euregio, soit une zone qui comprend près de 4 millions d’habitants. L’Opéra ou la Batte le font déjà ; pourquoi pas le futur centre MNEMA ?
Ajoutons que le projet pourrait encore intéresser des touristes de passage, voire des habitants de Flandre ou du Nord de la France comme c’est le cas pour de grandes expositions.
Utopique penserons certains. Nous ne le croyons pas et nous invitons les liégeois à réfléchir au grand succès du Musée de Roubaix qui draine aujourd’hui des populations de la France entière et qui devient de la sorte une des attractions majeures de la métropole Nord–Pas-de-Calais.
5. En guise de synthèse
Le projet est sans aucun doute un bon projet pour Liège, car c’est un projet original et culturel pouvant contribuer à renforcer son rôle régional. C’est de plus un projet qui colle bien à la réalité sociologique liégeoise, à l’intérêt de sa population aux grands enjeux de société. Il ne peut que conforter l’image d’une ville très ouverte, non xénophobe et qui veut aller de l’avant.
C’est aussi un projet qui peut aider à la formation des jeunes, à celle des enseignants (qui ont aujourd’hui dans leur cursus l’obligation d’une formation à l’Éducation à la Citoyenneté) et encore contribuer à favoriser les échanges et les débats entre les citoyens de toutes les générations.
Par ailleurs, par le choix de sa localisation dans un bâtiment à haute valeur patrimoniale et sociale du centre-ville, le projet devrait contribuer au renouveau du cœur de Liège, tisser très facilement des liens avec d’autres activités culturelles et avoir un impact sur le commerce (notamment l’Horeca). Le lieu est de plus très accessible tant en transports en commun qu’en voitures et, dans ce cas, plusieurs parkings sont proches.
Le projet est donc très intéressant, répond de manière originale et pertinente à l’enjeu de la conservation des anciens Bains de la Sauvenière et mérite que tout soit mis en œuvre afin qu’il aboutisse.
Professeur B. Mérenne-Schoumaker • 23-09-2004